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LES VERITÉS CACHÉES AUX IVOIRIENS - "Soro a réussi son coup d’État" par Dr. Ahua Jr.

Cote d'IvoireJacques-Roger (Ivoirenews-Radio): Docteur, vous avez publié deux articles récemment : le premier qui date du 31 juillet dernier, est intitulé : «Le 30 novembre, le Régime Gbagbo tombe constitutionnellement et sans appel». Le deuxième article date du 19 octobre et porte le titre de «Au-delà du 30 novembre, l’ONUCI doit mettre sous sa tutelle la CEI (la Commission électorale indépendante)». Le 10 novembre passé, le Cadre permanent de concertation (CPC) de l’Accord politique de Ouagadougou (APO) s’est réuni. Le communiqué final, premièrement, maintient Gbagbo au Pouvoir au-delà du 30 novembre avec l’accord de l’Opposition significative (Alassane Ouattara et Konan Bédié) et, deuxièmement, la CEI semble avoir carte blanche pour fixer la date des prochaines élections.

Êtes-vous frustré? Quelle est votre appréciation de la situation?

Réponse Doc. Ahua Jr.:
Je ne suis pas frustré. Ma lecture personnelle de la situation est qu’il y a un changement très important et positif pour ce qui concerne l’encadrement du processus électoral. J’avoue que ce virage qui est en train de s’opérer sur le plan politique échappe à beaucoup d’observateurs. J’y reviendrai plus tard si vous le voulez bien.

Par contre, je suis en colère, du fait que les conditions de vie de la population ne soient toujours pas prises en compte : l’APO n’a pas été conçu pour durer plus que 10 mois. Il devait aboutir à des élections au plus tard le 4 Janvier 08; c’est pourquoi cet Accord ne comporte pas de volet économique et social. C’était le prix à payer pour que Gbagbo et Soro fassent leur Dialogue Direct : 10 mois. Pas plus! Aujourd’hui, nous constatons qu’après 2 ans de ce Dialogue Direct : Gbagbo n’est toujours pas capable de nous dire pourquoi il a signé cet accord. Rappelez-vous qu’en allant à Ouaga en février 2007, Gbagbo avait dit aux Ivoiriens : «Je m’en vais demander pourquoi des Ivoiriens ont pris les armes contre leur propre pays». On attend toujours la Réponse. Gbagbo n’est pas capable d’arracher à Soro, la moindre concession. Mais que fait-on face à un régime illégitime, illégal et incompétent, quand on est soi-même démocrate? L’Ambassadeur de France, André Janier, disait, il y a deux jours : «Gbagbo ne comprend pas l’exaspération des Ivoiriens». Janier a raison : Gbagbo a fermé les yeux sur le devenir des Ivoiriens. Donc les reproches qu’on peut faire à l’APO est double. D’abord, l’APO n’est pas capable de remplir sa mission, réunifier le territoire et organiser les élections, et ensuite, l’APO empêche le gouvernement de remplir sa mission économique et sociale. Dans ce dernier cas, le Pouvoir est en train de créer une véritable bombe sociale à retardement, une bombe qu’il convient de dénoncer inlassablement.

Il y a le chômage : outre les fonctionnaires, par ailleurs mal payés, qui d’autres travaillent en Côte d’Ivoire? Quelle est la proportion des employés du privé qui ont conservé leur emploi après septembre 2002? Qui pensait qu’un jour des Ivoiriens fuiraient Abidjan, la perle des lagunes, pour aller mourir en boat people dans la méditerranée?

Il y a l’inflation : le prix du pétrole brut léger est passé de 147 $ le baril, le 11 juillet dernier, à 57$ le baril, avant-hier 12 novembre, soit une baisse de 60% en 4 mois. En Côte d’Ivoire, le 11 novembre, le litre de super sans-plomb est passé de 795 à 695 FCFA (soit une baisse de seulement 12%). Le litre du gazole a diminué de 8,7% seulement en passant de 685 à 625 FCFA. Comme de raison, les associations des consommateurs ont indiqué leur insatisfaction.

Il y a les détournements de fonds généralisés et impunis, dont on ne parlera jamais assez, mais ce n’est pas la priorité de Gbagbo. Prenons quelques exemples récents : Deux Affaires Fologo. Premièrement, en avril 2008, 400 millions FCFA sont volés mystérieusement au CES (pas d’enquête) et un mois plus tard, soit le 29 mai 08, Fologo a suffisamment d’argent pour créer enfin son parti politique, le RPPP : Rassemblement pour la paix, le progrès et le partage; deuxième Affaire, Fologo s’est fait payé par le Trésor la modique somme de 700 millions FCFA pour réparer la clôture du CES, somme prélevée sur 3 milliards FCFA de don de la Chine à la Côte d’Ivoire; Pas un mot de Gbagbo!

L’Affaire Stéphane Kipré. «Ce jeune homme de 28 ans devient le 29 juin 2007 l’époux de Marie Laurence Gbagbo, l’une des filles jumelles du couple présidentiel. Un mois après son mariage, en juillet 2007, Kipré quitte le MFA de Anaky Kobenan et crée son propre parti l’Union des nouvelles générations, l’UNG, un autre club de soutien de Gbagbo. Dans la foulée, ce jeune homme acquiert une imprimerie, crée Idéal Communication et dote l’UNG d’un organe de presse, Le Quotidien. Aujourd’hui, Kipré roule en Hummer. Demain, 15 novembre, c’est dans les marbres et les dorures de la Fondation Houphouët-Boigny, à Yamoussoukro, que Stéphane Kipré va tenir la première convention de son parti. Une organisation dans laquelle, il aurait englouti déjà un demi-milliard de FCFA». Pas d’enquête.
Stéphane Kipré
L’Affaire Ange Kessy, procureur militaire accusé de faux et usage de faux et d`avoir organisé en septembre dernier, la fuite de dame Soumah Aïtta en Italie, une dame recherchée pour escroquerie : c’est grave pour un procureur militaire de la République, supposé assurer la sécurité territoriale du pays. Pas d’enquête.

L’Affaire Tchimou dans le conflit Petroci - société Inter oil services (ILS) : Le Procureur civil de la République, Raymond Tchimou est accusé par le Conseil de l’Ordre des 500 avocats du Barreau, accusé dis-je d’avoir enfreint au «principe de l’inviolabilité du domicile professionnel d’un avocat, en l’occurrence le bâtonnier Assi Emmanuel, au prétexte de l’exécution d’une décision de justice rendue en matière civile». Depuis le lundi dernier, 10 novembre, il y a arrêt de toute prestation d’avocat dans les juridictions du pays, ce jusqu’à la démission réclamée de Me Tchimou. Me Tchimou qui, lui, menace à son tour les 500 avocats, de punition. Voilà la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui! L’appareil judiciaire de tout un pays est paralysé par abus d’autorité d’une seule personne. Gbagbo a envoyé Mamadou Koulibaly et Désiré Tagro régler l’Affaire, entre barons du Régime. Alors que c’est le travail du ministre de la Justice, Mamadou Koné issu des FN.
Le Procureur Raymond Tchimou
Il y a la corruption d’État avec le Fonds de souveraineté (FS) de la Présidence. Ce Fonds est passé de 15 milliards FCFA en 1999 sous Bédié à 71 milliards FCFA en 2008. En fait, le FS a pour vrai nom «Réserve de contingence» i.e. un Fonds de recours pour les cas éventuels de catastrophe, tels les cas de déchets toxiques, des déplacés de guerre, etc. Mais que constate-t-on?

Le FS est détourné en récompenses pour patriotes alimentaires, dont les 100 conseillers de la Présidence, tel Kalé Bialy de l’Africa Sport mais pas Laurent Pokou de l’Asec.

Le FS est détourné en pensions alimentaires : à la tête des bénéficiaires, Broh Grébé, présidente des Femmes patriotes de Gbagbo; il y a une semaine, elle a demandé le report des élections dans un an, par intérêt égoïste, parce que Madame est subventionnée et capable de louer l’hôtel Ivoire à 2 millions FCFA par jour, pour dire aux journalistes qu’elle a pour mission patriotique de «changer l’homme ivoirien». Autre bénéficiaire : Madame Danielle Boni Claverie, avec son parti politique l’URD, en fait un autre club de soutien alimentaire de Gbagbo, avoue à tue-tête, son ambition d’être à la place d’un des ministres du RHDP qu’on doit chasser du gouvernement, dit-elle. Autre bénéficiaire : Madame Lagou Henriette, nommée PCA de Air Ivoire pour le mettre en faillite quelques mois plus tard, un trou de 7 milliards FCFA en 2007 pour une Compagnie dont le capital n’est que de 2 milliards FCFA;

Le FS est détourné en rétributions tribalistes. Gbagbo et Bohoum Bouabré ont confié à Blé Goudé, 10 milliards FCFA en 2004 pour des projets d’emplois destinés, disait-on, à la jeunesse. Pas de suite. Nous avons en Côte d’Ivoire, une entreprise appelée «Leaders Team», propriété personnelle de Blé Goudé, payée pour des activités dites patriotiques, faites bénévolement par les enfants des autres, rassemblés au sein du Cojep ou de l’Alliance des Jeunes Patriotes. C’est de la maffia organisée. Pendant ce temps, les hommes de la Présidence bastonnent un autre Patriote alimentaire, le Maréchal Eugène Djué qui s’est demandé, et ce sont ces mots, comment annoncer la nouvelle à ses parents baoulé.

En revanche, si on revient au niveau de l’encadrement politique électoral, l’espoir est permis. Car, l’APO est maintenu sur les lèvres pour ne pas blesser l’égo de trois acteurs, soit celui du Facilitateur Compaoré et des deux signataires, Gbagbo et Soro, alors que dans les faits, et c’est bien ainsi, la CEI est de plus en plus sous tutelle de l’ONU. Depuis janvier dernier, après les réunions du CEA et de CPC jusqu’à la toute dernière résolution de l’ONU de la semaine dernière, le financement issu de la Communauté internationale est géré par le PNUD et non par le Trésor public, question de méfiance et de mal gouvernance du côté ivoirien; l’ONUCI fait le travail de la CEI, question d’efficacité, car c’est l’ONUCI qui a identifié les 11 mille sites de bureau de vote; c’est l’ONUCI qui a élaboré 1000 microprojets dans le cadre du Service Civique; c’est l’ONUCI qui s’est chargée du rapatriement des ordinateurs de Sagem de l’Europe en Côte d’Ivoire; c’est l’ONUCI qui s’occupe désormais du transport des Agents et du matériel de l’identification et enrôlement (I.-E.); c’est l’ONUCI qui a fixé la date limite de l’I.-E. à janvier 09 et la date des élections avant le printemps 2009, soit 3 mois après la mise à jour de la liste électorale, donc, une élection à prévoir à mon avis pour fin avril 09, i.e. avant la grande saison des pluies); l’ONUCI est en train de former 80 policiers d’intervention rapide sous le commandement de U.N.POL en remplacement de la BAE, brigade anti-émeute à la solde du FPI); c’est l’ONUCI qui supervise l’insertion des mille soldats FN censés descendre à Abidjan pour sécuriser les sites d’I.E. dans le cadre du CCI; 500 soldats FN sont déjà là à Abidjan; l’ONUCI dispose de 8 mille soldats Onuci et 2 mille soldats Licornes, soit environ 10 mille soldats de Forces impartiales pour sécuriser le pays; des casques bleus dont le mandat sera réévalué en janvier prochain; c’est l’ONUCI qui certifie le processus électoral et qui annoncera le résultat des élections; l’ONUCI bénéficie déjà de l’expertise en matière électorale de 8 observateurs du Centre Jimmy Carter; des Experts qui sont installés à Abidjan depuis le 7 novembre dernier. Ces observateurs sont envoyés par le gouvernement américain, riche d’une subvention de 200 mille dollars, soit 100 millions F CFA.

Bref, le pouvoir politique artistique est aux mains de Soro et c’est l’ONUCI organise les élections. Gbagbo ne contrôle plus rien. Lui et le FPI se plaignent parce qu’ils savent qu’ils sont relégués définitivement au rang de simple organisation comme le RDR, le PDCI et les autres partis d’opposition. Ainsi, les Refondateurs ne pourront plus faire du dilatoire et rêver conserver le Pouvoir indéfiniment par la ruse. Ça veut dire qu’ADO et Bédié savent que les élections seront démocratiques malgré les discours de Gbagbo dont les blocages ne seront plus possibles. Mais, il y a tout de même un problème de ce côté-là. Ce problème est que le RHDP attend patiemment d’arriver aux affaires d’État de façon démocratique, sans en contrepartie assumer, à la satisfaction de la population, leur devoir d’opposants, i.e. leur rôle politique de porte-parole de la société civile. ADO et Bédié perçoivent de façon méritoire sans aucun doute, au moins 20 millions FCFA par mois chacun, à titre de pension de retraite professionnelle et aussi à titre d’activités courantes. Donc, ADO et Bédié sont autosuffisants financièrement et n’ont pas besoin de la politique pour gagner leur vie. Cela expliquerait-il leur laxisme apparent? Ce que les intellectuels ivoiriens décrient en fait dans les médias, c’est le fait qu’au sein de leurs partis respectifs, ces deux leaders n’envoient pas au charbon quelques-uns de leurs cadres, plus jeunes, plus engagés, qui sont prêts à se mouiller sur la place publique pour relever le défi de la démocratie pluraliste. Comment trouver normal que le RHDP qui aspire assumer le pouvoir d’État de façon démocratique, donc avec compassion, laisse Antoine Assalé Tiémoko en prison? Est-ce rassurant que le RHDP ne demande pas des explications pour la détention du journaliste Assé Alafé? Non! Est-ce rassurant que le RHDP ne réagisse pas que des déchets toxiques soient encore en pleine ville à Vridi? Non! Est-ce rassurant que le RHDP se plaigne passivement que la RTI soit réquisitionné par un DG? Non! Est-ce rassurant que les leaders du RHDP ne fassent pas eux-mêmes des conférences de presse, collégiales, afin que la portée de leur message soit relayé par la presse internationale et surtout pour que la population ait un équilibre de l’information relativement aux faits quotidiens? Non! Il y a clairement un déficit de communication auprès de la population. D’où cette impression que l’Opposition n’existe pas, que Gbagbo n’a pas d’adversaire.

En résumé, Soro a réussi son coup d’État par les armes et l’ONU va organiser des élections démocratiquement, grâce à la pression diplomatique, discrète et efficace de l’Opposition. ADO et Bédié ne sont pas tonitruants mais travaillent pour les Ivoiriens, selon leur propre évaluation des enjeux pour lesquels ils ont des informations que le commun des mortels n’a pas.

Jacques-Roger : Si je comprends bien, vous avez une vision optimiste de l’avenir de la Côte d’Ivoire? Vous ne voyez pas de chaos ?

Réponse Doc. Ahua Jr.:
Ce que je dis c’est que Soro a réussi son coup d’État mais, il n’en est pas totalement conscient. Il pourrait gérer le pays en ignorant Gbagbo. Et il ne se passerait rien. Car Gbagbo n’a pas d’ambition au-delà du fauteuil présidentiel. Il s’est toujours contenté de son titre de président et de son Fonds de souveraineté, quitte à signer tous les documents d’asservissement du peuple ivoirien qu’il prétend défendre. Gbagbo n’a jamais pris de décision difficile et n’a pas le courage d’appliquer les menaces qu’il profère occasionnellement.

Jacques-Roger : Vous semblez sous-estimer la force de résistance du FPI et des milices pro-Gbagbo.

Réponse Doc. Ahua Jr.:
Le FPI n’existe plus. Il y a un conglomérat d’anarchistes. Chacun a son discours. Mamadou Koulibaly a dit la semaine dernière : «Les FAFN sont illégales, elles ne doivent pas sécuriser les élections». Il l’a dit à des chefs coutumiers de Bouaké, au lieu de le dire à son chef qui a signé l’APO; MK est un intellectuel isolé. Pendant ce temps, Affi Nguessan faisait le tour des parlements et agoras et appelait à la confiscation du Pouvoir : «Ceux qui n’ont pas gagné par les armes, ne peuvent pas gagner par les urnes. Les élections, ce ne sont que des bouts de papier; le suffrage populaire ne vaut rien». Ce qui est en contradiction flagrante avec son chef qui vocifère à la moindre occasion, comme pour se moquer des Ivoiriens : «Allons aux élections, vite, vite, vite». Affi est le président d’un parti, le FPI dont les supposés membres ne sont plus des militants, puisqu’ils préfèrent plutôt se réclamer de ce qu’ils appellent «Camp présidentiel». Affi est donc aussi isolé. Quant à Simone Gbagbo, elle est allée, le 31 août dernier, à Katiola, terre natale de sa rivale, Nady Bamba, pour jouer la Jeanne d’Arc conquérante. La première dame n`est pas allée du dos de la cuillère pour fustiger les Forces nouvelles représentées par le ministre Konaté Sidiki et le commandant Touré Hervé Vétcho, commandant de la zone 2. Son message était de les enjoindre à respecter les lois, sans préciser aux Ivoiriens, la loi au nom de laquelle, elle, avait réquisitionné pour sa sécurité, 1000 éléments des FDS et un important matériel roulant militaire, à savoir, plusieurs blindés et des pick-up surmontés d’armes lourdes. Simone est sur la liste noire de bien de monde : les FDS, les FN, la France, l’ONU et le CPI. Autant dire qu’elle n’est pas fréquentable. Et Gbagbo, lui, passe ces jours-ci son temps à comprendre pourquoi les Étatsuniens ont élu à la Présidence, un Noir qui n’a pas une longue histoire avec son peuple et dont le père n’est pas américain. Gbagbo a même écrit à Obama pour lui indiquer de sa disponibilité. Sa disponibilité à quoi? Alors qu’il n’est pas disponible pour la démocratie et le bien-être ivoirien. C’est le symptôme d’un homme «out of touch», «out of time» et qui a perdu sa sérénité. La preuve : Gbagbo a créé une loi improvisée et contestée sur la xénophobie, le racisme et le tribalisme alors qu’il est le premier à la violer en traitant ADO et Bédié de candidats des étrangers, une loi abusive qui conduit à une peine de 5 à 10 ans d’emprisonnement et d’une amende allant de 500 mille à 5 millions de FCFA; dans la peur de perdre les élections, le parti de Gbagbo, le FPI a vendu sa dignité et mis en danger la souveraineté de la CI en créant, le 19 septembre dernier, une alliance précipitée et de conflit d’intérêt avec le CDP, le Congrès pour la Démocratie et le Progrès, parti burkinabè de Blaise Compaoré; Comme la Communauté internationale a les yeux rivé sur les recettes du café cacao et du pétrole, Gbagbo vient de vendre Air Ivoire et l’Hôtel Ivoire à des intérêts privés pour financer sa campagne électorale; Gbagbo est allé jusqu’à essayer de provoquer une insurrection contre le processus électoral. Voici ce qu’il a dit à Mama, le 30 septembre dernier : ««Il faut que nous tous, peuple, nous nous rassemblions pour faire des pressions sur ceux qui organisent les élections pour dire qu’on en a marre, pour dire qu’on est fatigués et qu’on veut les élections parce qu’on veut la paix et parce qu’on veut un vrai gouvernement. J’encourage tous les Ivoiriens à s’organiser, à faire des manifestations, des conférences, des marches, des meetings, partout pour exiger les élections vite, vite, vite». Voilà c’est ça le FPI : un front de personnages indépendants.

Quant aux milices pro-Gbagbo que vous avez évoquées, Jacques Roger, où sont-elles? Elles n’ont pas été entretenues par le pouvoir et elles se sont regroupées en petites bandes de braqueurs ou de coupeurs de route. Selon le Secrétariat d’État américain, Abidjan est la 2e ville la plus dangereuse du monde, après Bagdad. D’autres milices, plus clairvoyants, ont carrément changé de camp politique; la Lima et GPP viennent de déposer leurs valises au RDR. En somme, Gbagbo ne peut plus compter sur un groupe de personnes quelconques, ni civiles ni armées, pour soutenir son pouvoir.

Jacques-Roger : Même pas l’armée loyaliste?

Réponse Doc. Ahua Jr.:
Les FDS i.e. les Forces de sécurité : Armée, Gendarmerie et Police, sont le reflet de la société. Ils souffrent aussi économiquement de la situation. Je pense qu’ils sont loyaux envers la République. Ils sont de plus en plus éduqués et Gbagbo ne peut pas compter sur eux pour qu’ils se lèvent comme un seul homme pour obéir à un ordre de politique politicienne. De plus, l’armée n’est pas seulement loyaliste, elle est royaliste, i.e. que chacun a son roi : Gbagbo a certes ses sujets parmi eux mais il y a d’autres rois, Général Mangou, Général Doué, même Feu Général Guéï, Bédié, ADO, Banny, Soro et même IB. Même les soldats dits de la génération Blé Goudé volent de leur propre aile. Gbagbo le sait. C’est pourquoi, il prend très au sérieux les derniers mouvements insurrectionnels des militaires à Daoukro et à Yamoussoukro; de nouveaux rebelles dont le procès est suspendu, faute de disponibilité d’avocat. Ce n’est donc pas pour rien que Gbagbo a créé le CECOS, le Centre de commandement pour la Sécurité, qui est en fait un groupe tribaliste, capable plus de terreur contre des individus que de guerre stratégique contre une armée adverse.

Jacques-Roger : Mais Docteur, à vous entendre, l’APO a échoué et pourtant elle demeure la référence de la sortie de crise. Tout le monde, Gbagbo, Soro, ADO, Bédié et même l’ONU semblent avoir l’APO comme boussole. Vous ne vous sentez pas isolé dans votre analyse?

Réponse Doc. Ahua Jr.:
Il y a un adage qui dit ceci : «Si, dans la noirceur, vous voyez quelque chose qui nage comme un canard, cancane comme un canard et marche comme un canard, c’est que c’est un canard». Il faut donc appeler les choses par leur nom. L’Ivoirien a droit à l’information, à l’information juste.

L’APO, c’était dix mois d’existence; pourquoi? Parce que c’était la durée tolérable pour sacrifier l’économie afin que les deux belligérants règlent leur problème de coup d’État manqué et qu’on aille aux élections. Ça fera 24 mois, en mars prochain, que l’APO aura été signé. Pas encore d’élection après 4 reports : 1ère date fixée: le 4 janvier 08, dans les 10 mois, puis 1er report au 30 mars 08 après les accords complémentaires du 29 nov. 07, 2e report au 30 juin 08 après le CPC du 24 janvier 08; 3e report au 30 novembre 08 après les négociations marathon de la mi-avril 2008; et 4e report après le dernier CPC du 10 nov. dernier; d’autre part : toujours pas de programme économique dans les priorités gouvernementales, parce que l’APO est le programme du gouvernement. Donc soyons clair, l’APO a échoué. Ne faisons pas les hypocrites.

Parmi les points de désaccord entre les belligérants, qu’est-ce qui a été réglé? Le désarmement? Non! Le service civique? Non! La réunification du pays? Non! Une seule armée? Non! L’autorité nationale de l’État? Non! Le retour des déplacés de guerre? Non! L’indemnisation des victimes de guerre? Non! L’amnistie et l’indemnisation des exilés politiques? Non! Donc, comme un canard est un canard, un échec est un échec. Et l’APO a doublement échoué. Et ne faisons pas semblant de régler des problèmes que le cadre actuel ne permet pas de régler.
Je ne suis pas isolé dans cette analyse. Tout le monde est d’accord avec moi. Seulement, il y a ceux qui le disent ouvertement et ceux qui le pensent dans le silence.

Jacques-Roger: Si l’APO a échoué et qu’il est maintenu comme la référence pour la sortie de crise, c’est qu’on avance vers le chaos?

Réponse Doc. Ahua Jr.:
Non! Parce que l’ironie dans tout cela, c’est que depuis le CPC du 24 janvier dernier, les acteurs nationaux et internationaux sont unanimes sur le fait qu’il faille focaliser les efforts sur l’organisation des élections, audiences foraines, identification, enrôlement, liste électorale, etc., et laisser au prochain président, la tâche de régler les problèmes en suspens. Le hic est que la population reste désinformée à l’effet que l’APO est en train d’être appliqué. Conséquemment, on crée faussement des attentes. Alors, des gens de bonne foi crient à tue-tête et vainement au désarmement, à l’indemnisation des victimes, etc. Des rubriques qui ne sont plus à l’ordre du jour.

Jacques-Roger : Dans ce cas, c’est un complot contre la population ivoirienne. Qu’est-ce que tous ces acteurs ont à perdre s’ils disaient la vérité que l’APO a échoué et qu’ils se sont focalisés uniquement sur l’organisation des élections?

Réponse Doc. Ahua Jr.:
Imaginez qu’on annonce que l’APO est mort. C’est que c’est le Dialogue direct qui a échoué. Du coup, Soro n’a plus sa place à la Primature et s’expose au TPI et Gbagbo tombe aussi. Les autres acteurs, ADO, Bédié, l’ONU ont, semble t-il, fait le choix de laisser la structure politique tel quel, pourvu que des élections ouvertes, transparentes et crédibles soient organisées le plus vite possible sans obstruction. Ça veut dire qu’il y a une trêve jusqu’en janvier 09 à la prochaine réunion du CPC et du CS de l’ONU, dépendant de l’avancement du processus d’I.-E.

Jacques-Roger : Pourquoi Gbagbo tomberait si Soro tombe?

Réponse Doc. Ahua Jr.:
Parce que les deux n’ont pas le mandat constitutionnel d’occuper respectivement la Primature et la Présidence. Pour Soro, c’est plus évident pour le commun des mortels. Il détient illégalement des armes. Et il a été nommé par Gbagbo pour qu’ensemble ils règlent l’aspect militaire et d’administration territoriale de leur conflit. Alors si le règlement de ces problèmes devient postélectoral, Soro ne peut rester à la Primature que pour des raisons de convenance politique.
Quant à Gbagbo, son mandat constitutionnel est échu depuis le 26 octobre 2005 et ses pouvoirs exceptionnels d’après-mandat, octroyés par l’art.38 de la Constitution, sont échus 90 jours après n'importe laquelle des nombreuses dates que les deux signataires de l'APO ont confusément proclamées en 2007 à Bouaké, à Gagnoa, à Djébonoua, etc., comme étant l'avènement officiel de la réunification du pays. Alors, si Gbagbo est à la Présidence sans insurrection de l’Opposition, c’est parce que ADO et Bédié jouent les pacifistes pour des raisons de convenance politique. Il n’est dans l’intérêt de personne qu’on fasse sauter Gbagbo sans savoir comment le remplacer pour aller à la paix. Comme il y a un vide juridique, je crois que jusqu’aux élections, Gbagbo sera toléré. En contrepartie, il doit impérativement être restreint à vaquer aux affaires courantes seulement. Pas autre chose. C’est-à-dire lui interdire, par des pressions de l’Opposition entre autres, de prendre des décrets de politique politicienne et de faire aux frais de l’État, des dépenses de campagne électorale partisane. Ce qui est tout simplement de la corruption d’État. À cet égard, l’avertissement de l’ONU est subtil mais clair : en janvier prochain, si le processus électoral n’évolue pas, je ne peux pas garantir l’avenir politique de Soro et ni celui de Gbagbo. D’ici là, il va falloir réfléchir à la façon de combler une éventuelle vacance du Pouvoir d’État.

Entrevue réalisée par Jacques Roger

Source: http://www.ivoirenews.net/news/2387.html

Comments

#1 | Monda Kanh December 05 2008 20:54:20
Merci mon frère Ahua Jr. pour toutes ces informations et annalyses.
Je voudrais simplement te dire combien je suis malheureux de vivre ce que nous subissons dans notre pays, alors que nous avons faits tant d'efforts et de sacrifices pour instaurer le multipartisme, élire Gbagbo et nous opposer à la rebellion...

Mais lorsque j'observe Gbagbo, il me vient à l'esprit l'histoire d'un "chef des terres", comme nous le disons chez nous, en fait un roi, lors d'une réunion de campagne. Ce chef avait été convié à une réunion des chefs pendant la campagne éléctorale pour l'élection du député de la colonie Côte d'Ivoire au parlement francais. C'était Houphouet Boigny, le candidat, qui avait invité à cette rencontre de campagne.

Arrivé sur les lieux, le "chef de terres" se renseigne sur le candidat. L'on lui indicat le jeune homme Houphouet Boigny assis à la tribune officielle. Le "chef de terres" demande: c'est de cet jeune homme qu'il s'agit? L'on lui répondit par l'affirmatif. Le "chef de terre" questionne ensuite: est-il circoncis? Son interlocuteur lui explique bienveillant: Non chef. Vous savez, chez les akans, il n'y a pas la circoncision. Le "chef de terres" très surpris et indigné s'exclame: Et c'est donc à ce jeune homme non initié, donc qui n'est nullement encore un homme, que vous voulez que nous confions le devenir de nos peuples? Lorsque l'on lui répondit par l'affirmatif, il déceda de ne plus prendre part à cette réunion, car disait-il, il ne saurait être complice de la mise en place des conditions de la souffrance et de l'asservissement de son peuple et de ce lui de toute la Côte d'Ivoire. Car disait-il, un homme, qui n'a pas connu la circoncision, donc l'initiation, ne peut valablement conduire un peuple...

Le chef de terre, quitta donc cette réunion, partit et se donna la mort deux semaines plus tard...

Merci encore une fois mon frère Ahua Jr.

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